Les ateliers pédagogiques du Pôle mosan : compte rendu
« Les Métamorphoses de l’autonomie »
Edouard Delruelle, Philosophe, professeur ordinaire à la Faculté de Philosophie et lettres, ULg
Le thème de la rencontre d’aujourd’hui : l’autonomie de l’individu, son identité de sujet acteur de sa propre existence. Il s’agit donc de questionner ce qu’on pourrait appeler le mode de subjectivation qui commande aujourd’hui notre société, et donc les pratiques comme celle de l’orientation scolaire et professionnelle.
Par mode de subjectivation, j’entends la manière dont l'individu se conduit; les pratiques à travers lesquelles les individus se constituent en sujets moraux, c’est-à-dire acquièrent une "identité": "je suis un homme libre"; "je suis heureux"; "je suis un bon chrétien", “un bon élève”, “un futur ingénieur”, etc. Cette question relève de l'éthique.
- la morale désigne le système de règles en jeu dans une société, le(s) code(s) imposé(s) par les institutions ((l'école, l'Eglise, l'Etat, la famille, etc.)
Le code moral dominant, aujourd’hui, est incontestablement la Déclaration des droits de l’homme
- l’éthique se rapporte aux modèles et aux cadres qui permettent aux individus de se définir comme des sujets, c’est-à-dire précisément de s’orienter dans l’existence. Chaque culture définit son propre code moral et son propre mode de subjectivation. Etre un sujet, être soi est donc le produit de schèmes culturels, historiques particuliers. Les modes de subjectivation évoluent avec le temps. Etre un sujet à Athènes au Ve, ce n'est pas la même chose qu'être un sujet à Rome au Moyen Age, ou à Paris et à Londres au XVIIIe s. Il y a donc une histoire de la subjectivité.
Evidemment, les deux dimensions (morale et éthique) sont indissociables et complémentaires. D'une part, même la conduite "éthique" la plus personnelle, la plus intérieure, est toujours articulée à des codes culturels, éducatifs qui sont collectifs. D'autre part, même ce qu'il y a de plus socialisé (codé, réglementé) dans la morale, comporte toujours une dimension personnelle, intérieure (sinon, ce n'est pas de la morale mais du droit).
Pas question évidemment de faire ici (même en esquisse) cette histoire. Il est possible, par contre, d’opérer un détour historique et culturel afin de prendre pleinement la mesure de la configuration dans laquelle se pose la question de l’orientation de l’existence.
Je vous propose donc de nous transporter entre le VIIe et Ve siècles avant JC en Grèce, au moment du passage de la Grèce archaïque à la Grèce classique.
Quel était le mode d'organisation symbolique de la Grèce archaïque? Une organisation de type impérial, avec un Roi à sa tête, et articulée autour de 3 classes
- celle des paysans, artisans, commerçants (90%)
- celle des guerriers et des aristocrates;
- celle des prêtres qui sont en même temps les hauts fonctionnaires administratifs du royaume.
Dans la Grèce archaïque, qu'est-ce qui constitue un sujet, une subjectivité ? Un moment condense à lui seul le processus traditionnel de constitution de la subjectivité: l'initiation. L'initiation, comme vous le savez, est le moment où le jeune homme est promu comme membre de la communauté des adultes; et/ou est admis dans une confrérie secrète; et/ou est investi de la fonction royale. En quoi consiste l'initiation ? En 2 moments symboliques:
- la mort comme retour au chaos, aux enfers, à l'utérus
-> mutilation (circoncision, scarification, arrachage des cheveux, des dents, etc.);
- renaissance au terme de laquelle l'individu acquiert une nouvelle identité (et parfois un nouveau nom), assorti de nouveaux droits, etc.. Seconde naissance symbolique
Symboliquement, ce qui est signifié à l'individu, c'est qu'il cesse d'être enfant de sa mère, pour devenir fils du père. Les rites et les mythes font souvent du fils le meurtrier de sa mère. L'initiation est l'arrachement violent au monde des mères, et agrégation au père (et, par celui-ci, à la chaîne des ancêtres).
Cet arrachement et cette renaissance se traduisent dans les rites par une série d'épreuves qui touchent à trois domaines qui sont constitutifs de la civilisation indo-européenne dont la culture grecque est issue:
- le domaine du désir sexuel, où l’épreuve consiste à tester la capacité de tempérance de l'individu;
- le domaine de la guerre où l’épreuve concerne le courage;
- le domaine de la connaissance où l’épreuve est celle de l'intelligence.
Ces trois domaines correspondent, on le voit, aux trois classes constitutives de l'ordre social indo-européen. L'initiation fait de l'individu un homme achevé, réunissant symboliquement les qualités correspondant aux trois fonctions.
Vers les VIe et Ve, dans les Cités grecques (la Cité d'Athènes en particulier) a lieu un bouleversement à la fois
- politique (la naissance de la démocratie: le pouvoir descend sur la place publique) et culturel (prééminence du logos: la raison),
- mais aussi éthique (question de l’identité personnelle).
Ce n’est pas un hasard si le grand débat, à l’époque, porte sur l’éducation des jeunes élites athéniennes. A cette occasion a lieu un événement inédit dans l'histoire de l'humanité, dont la sophistique et la philosophie sont l’expression: une société s'interroge explicitement sur ses propres lois, ses propres limites. Ce qui est établi, hérité des pères et des dieux, elle le met en question. Elle quite l’hétéronomie
Cette ouverture place l'individu dans une situation nouvelle: il doit s'interroger lui-même sur les limites et les orientations de ses actions. Il n'y a plus de norme extra-sociale ultime. Le sujet est donc confronté au dilemme suivant: il peut faire n'importe quoi, mais il ne doit pas faire n'importe quoi. La question existentielle devient donc: comment éviter l'hubris (l'excès, la démesure) ?
Cette question de la mesure et du risque de la démesure a été mise en scène à Athènes par la tragédie. Oedipe-Roi de Sophocle, est particulièrement emblématique à ce sujet.
Ce qui est tragique dans le destin d'Oedipe, ce n’est pas, comme Freud l’a cru, la régression vers le désir archaïque (la nuit des pulsions premières), comme si OE = H de l’oubli, du non-savoir.
Tragique : il en sait trop ; son orgueil = connaissance.
Oedipe, en effet, est celui qui refuse l'initiation, ou plutôt qui esquive la voie initiatique traditionnelle. Observons le moment crucial de l'épreuve, c’est-à-dire la confrontation avec le Sphinx. Il ne s'agit pas d'une épreuve complète. Il n'y a pas d'épreuves de tempérance sexuelle ni de courage guerrier. Oedipe triomphe du Sphinx par sa seule intelligence: il résout l'énigme, "sans l'aide des dieux", dit-il fièrement.
Il est animé d'une irrépressible volonté de savoir: il veut savoir qui a tué Laïos; qui était ce père qui l'a abandonné, etc. Mais il est puni pour sa présomption à vouloir tout savoir et tout voir. Honteux de la vérité qu’il découvre (qu’il est le meurtrier de son père et l’amant de sa mère), il se crève lui-même les yeux.
Il est donc en rupture structurelle avec sa culture: dans le domaine de la sexualité, il ne réussit pas l'épreuve, puisqu'il épouse sa mère; dans le domaine de la guerre, il échoue également, puisqu'il tue son propre père. Triple déraillement, donc, dans les trois registres de la culture grecque traditionnelle: le savoir, la force, le désir.
La tragédie d'Oedipe, ce n'est pas la nuit du désir (comme le pensait Freud), c'est la lumière du savoir, qu'Oedipe veut atteindre à tout prix et qui finit par l’aveugler.
Quel est le message de Sophocle aux athéniens ? Oedipe est le héros dont l'identité n'est plus définie par la tradition et la transmission, mais par la recherche de la vérité, l’enquête.
Structure de la pièce : tout est dit dès le début, sur le mode de la prophétie et de l’oracle, par Tirésias. L’originalité, c’est que tout va être redit, sous une forme profane : enquête ; témoignage : 1er détective
-> pour Sophocle, tragédie : le sacré et le profane sont disjoints
l’énigme de l’H n’est plus sous la garde des prêtres, mais est passible d’une simple technique. OE se vante de posséder le technè, d’être un expert.
Il se caractérise par le désir de voir, de dévoiler, de profaner les plus profonds mystères. C'est un autodidacte qui récuse le savoir des pères et des anciens, et l'assistance des dieux, et qui prétend penser par soi-même. A la question "qu'est-ce qui marche à quatre pattes le matin, à deux à midi, à trois le soir?", Oedipe répond: l'homme: enfant à quatre pattes; adulte sur ses deux pieds; vieillard à trois pieds (devant s'aider d'un bâton). Or Oedipe ne se rend pas compte qu'au moment même où il perce le secret de l'homme, il en désarticule la structure. Oedipe prétend condenser en lui les trois moments de l’existence qui devraient pourtant se suivre sans se confondre: l'enfance, la maturité, la vieillesse. D’où l’échec: il replongera dans l'univers de la mère, au lieu de s'en extraire; il se séparera de son père, au lieu de le rejoindre. Oedipe est un “tyran” déréglé qui subvertit la tripartition traditionnelle. C'est un faux roi.
Le but de Sophocle est certainement de montrer aux Athéniens l'ampleur tragique de la mutation culturelle qu'ils sont en train d'accomplir. En se dressant contre la tradition, en se dégageant de toute autorité, en devenant sujet par lui-même, l'homme se construit un univers où plus rien n'est fixé, où il n'y a plus de sol, de fondation, ni même de repères stables: tout tourne, se transforme, en une énigme sans réponse. Sophocle témoigne de l'effroi des athéniens envers le nouveau mode de subjectivité qui se met en place. Mais aussi de leur lucidité.
Dorénavant, un sujet ne sera plus le produit d’une initiation aux mystères de l'existence par les pères, en référence à un pôle d'altérité (les dieux, les ancêtres), mais celui d’une auto-initiation à l'énigme (insondable finalement) de la condition humaine.
Le complexe d'Oedipe révèle ainsi ce qui est l'invention majeure commune des philosophes et des sophistes: "penser par soi-même ". Nous assistons, je le répète, à la naissance d'une nouvelle subjectivité qui se construit, non plus à travers le réseau archaïque des rites et des traditions, mais à travers un savoir que l’on se forge soi-même.
Il est important de remarquer que ce mode de subjectivation de l’autonomie est bien une construction culturelle: c’est la culture qui met en place les repères, les institutions, les représentations qui permettent aux individus de se constituer en sujets de leurs actions, de s’orienter par eux-mêmes. Il n’y a plus d’orientation pré-définie (par la tradition, l’autorité), mais cette ouverture elle-même est définie, organisé, instituéee à travers les institutions scolaires (écoles sophistiques et philosophiques) et politiques (la démocratie) qui se mettent alors en place.
Ce détour historique nous permet d’évaluer la situation dans laquelle nous nous trouvons. Nous sommes évidemment toujours dans une société de l’autonomie et du refus de l’initiation. Le jeune occidental moderne est censé se construire lui-même, à travers un savoir qu’il doit lui-même constituer et organiser. Mais s’agit-il toujours d’autonomie ? La société actuelle est-elle encore capable de fournir aux individus les normes, les repères qui leur permettent de se construire ? Je voudrais éviter le lieu commun de la décadence (“perte des pères et des repères”, etc.). Nous vivons une mutation culturelle considérable, et le monde de demain ne sera ni meilleur ni pire. La seule question pertinente, c’est de savoir quelles sont les forces de libération et d’asservissement du monde qui s’ouvre.
Or, depuis 30 ans, il me semble que nous assistons à la confusion entre le projet d’autonomie hérité d’Oedipe, et le projet de la société capitaliste de produire des individus parfaitement disponibles, adaptables = monades performantes. N’y a-t-il pas dégénérescence de l’autonomie (“poser soi-même sa propre loi”) en indépendance (primat absolu de la sphère privée), avec pour effet paradoxal la production du conformisme le plus total: les individus = marionnettes accomplissant les gestes qu’on leur impose: produire et consommer dans un univers incertain, imprévisible ?
Je pense que l’on confond aujourd’hui le sujet et le moi, le soi et l’ego. Alors que le moi est l’affirmation d’existence d’un “Je” à un moment donné, le sujet est le produit de la réflexion de cet ego dans le temps et dans le monde. L’ego n’est qu’un point d’identité (nom, âge, profession, préférences, besoins) et un ensemble momentané de caractéristiques physiques et psychologiques (“c’est mon choix”). Le néo-capitalisme a intérêt à promouvoir un tel acteur finalement vide, donc parfaitement mobile et interchangeable.
Par contre, le sujet réfléchit sa place dans le temps en se donnant une cohérence par rapport à un passé (mémoire) et un avenir (projet), ainsi que par rapport aux choses et aux autres. L’ego se “positionne”, tandis que le sujet s’oriente en s’efforçant de rendre l’avenir prévisible et signifiant à ses propres yeux.
L’intérêt des forces dominantes (marché), n’est-ce pas, paradoxalement, que les individus ne se donnent pas d’orientation, de lignes de conduite, c’est-à-dire que les individus ne soient même plus des sujets, mais des “egos” bien adaptés aux réalités du marché ? Alors que la compétition universitaire est plus dure que jamais, le discours envers les étudiants est convivial et jeune. Discours (et pratique) d’une grande violence: sous prétexte de liberté et d’autonomie, ne s’agit-il pas d’obliger les individus à ne pas se structurer, et à confondre l’efficacité fonctionnelle avec l’autonomie individuelle ?
Quelles sont les conséquences sur l’orientation pédagogique ? Une déstructuration tendancielle des modèles qui, il y a encore 20 ans, permettaient aux individus de se construire une identité personnelle. Devenir “mathématicien”, “juge intègre”, “bureaucrate consciencieux” avait un sens (en dépit du caractère aliénant que pouvaient aussi représenter ces modèles). Aujourd’hui, “l’employabilité” impose aux individus d’intérioriser les exigences de flexibilité et de “circulabilité”. Le seul modèle symbolique général que notre culture propose à ses membres, c’est celui de l’individu qui gagne le plus et jouit le plus possible.
Il y a pourtant, on le voit bien, une contradiction interne dans le système actuel. C’est que la construction d’une identité est en même temps construction d’une temporalité propre. Il existe une nécessité existentielle irréductible, pour chacun d’entre nous, de suspendre l’incertitude temporelle, ce qui peut se faire soit en adossant le présent sur le passé (tradition) soit en faisant de l’avenir un présent au futur (modernité). Ainsi est rendue possible une anticipation de l’avenir qui soit autre que stratégique et calculante. Or, eu égard à ces exigences existentielles premières, le système actuel semble tout simplement intenable, car il ne permet aucune anticipation ni projet. L’employablité, l’adaptabilité, etc., exercent la violence symbolique la plus terrible qui soit chaque fois qu’elles sont considérées comme des fins en soi.
Le défi, aujourd’hui, me semble donc le suivant: comment se réapproprier la mutation technique et culturelle contemporaine; comment la retraduire en termes d’autonomie, de construction temporelle ? Ainsi, à mon sens, l’enjeu le plus fondamental pour l’Université aujourd’hui, ce n’est pas de former à des emplois stables, ni de cultiver l’employabilité ou l’adaptabilité, mais de permettre aux individus de s’accomplir comme hommes à travers un savoir critique.
Quelles conséquences pour l’orientation ? Il y en a deux, à mon sens
- d’abord, ne pas confondre autonomie et indépendance, subjectivité et “égoïté”.
- prendre conscience des limites du discours sur la flexibilité, ce qui suppose d’avoir le courage de résister à son hégémonie, et de le retraduire en termes de savoir de soi, de projection dans le temps et donc d’autonomie.